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Truc 4 - Se donner une activité mobilisatrice

 

Les Maliens disent : « La terre ne ment pas. »

Boeufs de SanankorobaDans les années 1980, des gens mouraient de faim à Sanankoroba.

C’était un village agricole et traditionnel. On cultivait les champs avec des méthodes rustiques. Les rendements étaient faibles. S’il survenait une sécheresse ou, au contraire, une inondation, le fragile équilibre des cultures était rompu et l’année se terminait en déficit alimentaire pour un grand nombre de familles.

Les champs maliens étaient cultivés à la main avec une pioche traditionnelle. Les cultivateurs vivaient pliés en deux à ratisser le sol. La terre n’était creusée que superficiellement. Il fallait des heures pour faire quelques mètres.

Moussa Konaté est venu à Sainte-Élisabeth pour soutenir le projet de « culture attelée » après que le Benkadi l’ait identifié comme étant la priorité des priorités. Avec un « multi-culteur » et deux bœufs, l’agriculteur pouvait aller beaucoup plus vite, couvrir une plus grande surface et obtenir un meilleur rendement.

Il fallait trouver un bailleur de fonds parce que les sommes accumulées avec le champ du Mali n’étaient pas suffisantes. C’est une autre grande chance pour le comité Des Mains pour Demain d’avoir trouvé un partenaire financier dès ses débuts, alors qu’il n’était pas connu et inexpérimenté ! C’est le défunt « PAC » (Partenariat Afrique-Canada) qui a cru au projet.

En 1988, le projet se concrétise. Le Benkadi fait l’acquisition de 30 bœufs et de 15 multi-culteurs. Chacun des 15 clans du village reçoit un attelage. Suivant la philosophie « ne pas donner le poisson, apprendre à le pêcher », les équipements sont loués plutôt que prêtés, afin de responsabiliser les utilisateurs et générer des revenus permettant de payer d’autres attelages pour d’autres agriculteurs. 

Depuis, les résultats sont éloquents. Le déficit alimentaire chronique qui frappait Sanankoroba est chose du passé. Les productions ont considérablement augmenté, les revenus des agriculteurs se sont accrus et le travail dans les champs s’est allégé. Tout cela a davantage enraciné les jeunes et arrêté la saignée de l’exode rural.

Broulaye SamakéBroulaye Samaké

Broulaye Samaké est un agriculteur de Sanankoroba. Il est l’un de ceux qui a bénéficié d’un attelage fourni par le Benkadi. Sa vie s’est littéralement transformée grâce à ce projet !

« Avant d’avoir les bœufs, je ne gagnais pas gros. Je ne cultivais pas une grande superficie, seulement cinq hectares », se rappelle-t-il. Puisque tout le travail se faisait à la main, il devait, en plus, payer des gens pour l’aider à terminer le travail.

Avec l’arrivée des bœufs et des attelages, le travail va beaucoup plus vite. « Je cultive maintenant dix hectares, seul », explique fièrement Broulaye. Il produit du mil, du maïs, des arachides et du riz. Il conserve ce dont il a besoin pour sa famille et revend l’excédent dans les villages environnants. « Avant, certaines années, on n’en avait pas assez pour nous-mêmes », se souvient-il.

« Ça a changé la vie de toute ma famille. Quand un membre de la famille tombe malade, il n’y a pas de problème pour le soigner. La scolarité des enfants est assurée. Je peux même donner des cadeaux à ma famille. »

Après avoir payé pendant dix ans la location des animaux, Broulaye en est devenu le propriétaire cette année. Il est heureux de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Il est surtout  fier d’avoir mérité la propriété de ses animaux en les payant lui-même, car on ne lui a rien donné par charité !

La guerre des bœufs

Sanankoroba, du fait de sa situation géographique et de sa notoriété, est un territoire qui regorge  d’organismes de coopération internationale.

À la fin des années 1980, une ONG française, voyant les bienfaits du projet des bœufs de labour initié par Des Mains pour Demain, décide d’emboîter le pas et de remettre gratuitement des bœufs et des attelages aux agriculteurs. C’était le début de la « guerre des bœufs ». 

Certains agriculteurs payaient une location, d’autres pas. Les murmures d’insatisfaction sont devenus de réelles plaintes. Le Benkadi, qui avait établi une tarification afin de multiplier le matériel et permettre l’entretien des animaux, peinait à gérer cette contradiction.

Le Conseil des Anciens, autorité suprême de la structure traditionnelle, a décidé que plus personne ne paierait pour les bœufs. Les plans du projet étaient compromis. 

Sûr de lui-même et de la validité de son option, le Benkadi a organisé des manifestations publiques. Or, en Afrique, les décisions des chefs ne se contestent pas !

Et pourtant, le Benkadi, appuyé par toutes les couches de la population, a réussi à faire changer d’avis le Conseil des Anciens, en expliquant son point de vue. Il fallait maintenir la tarification, et l’étendre même aux animaux remis gratuitement par l’autre organisme, afin d’assurer la durabilité du projet. Afin  de couper également le réflexe de tout attendre gratuitement de la part du blanc.

Le comité Benkadi est sorti transformé de cette expérience. Il a été capable d’affirmer son influence devant le pouvoir traditionnel. À travers cette crise, il est sorti plus fort dans sa position de leader du développement de Sanankoroba. 

Cet épisode illustre aussi à quel point un jumelage peut être fragile. C’était le tout premier projet du comité Des Mains pour Demain. S’il avait échoué, la motivation des gens de Sainte-Élisabeth serait-elle restée aussi forte ? Heureusement, les bons choix ont été faits à Sanankoroba.